Centon éditions

 
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Les fidèles ronin



Pendant les longues soirées d’hiver de mon enfance, quand la lampe, brûlant dans la lanterne de papier, n’éclairait qu’à demi de sa lueur douteuse les figures peintes sur les paravents, souvent, assis près du brasero, les yeux pleins d’un respectueux effroi, j’écoutai ma vénérée mère raconter les aventures des Quarante-sept Ronin, et compenser pour moi l’obscurité de la salle en illuminant mon âme des rayons de la fidélité. Ce fut de ses lèvres vénérées que je recueillis les histoires dont se compose cet ouvrage. C’est pourquoi, si le livre plaît au lecteur, je le prie de ne point songer au vieillard de Yédo dont le pinceau trace ces caractères, mais de payer un reconnaissant tribut de respect à l’esprit de ma vénérée mère, dont j’ai si imparfaitement reproduit les récits éloquents, et dont le corps repose maintenant sous les hautes herbes.

Tamenaga Shounsoui

 

 

Extrait

...Ainsi écrivait le prince d’Ako, un beau matin de décembre, deux semaines après sa rencontre avec Kira. Le noble, revêtu de son costume officiel, était dans son cabinet, agenouillé devant une table à écrire, et occupé à faire des vers. Sa physionomie ne trahissait aucune inquiétude au sujet de la décision encore pendante du Conseil des Anciens. Sur le pupitre se trouvaient quelques volumes de poésie, un bâton d’encre marqué à ses armoiries : des plumes de faucon croisées et enfermées dans un cercle, quelques pinceaux sur un porte-pinceaux de laque et un petit vase de métal émaillé contenant l’eau avec laquelle il humectait son encre.
Il tenait d’une main ferme le souple manche de bambou du pinceau à écrire, et formait les caractères d’un mouvement rapide. Quand il eut fini son poème, il tourna la tête et jeta un regard sur la véranda où se trouvait, dans un pot de porcelaine, l’objet de son inspiration, un pied de la plante appelée man-rio, sur ses luisantes feuilles vertes s’était accumulée de la neige la nuit précédente, formant un charmant contraste avec les bouquets de baies vermeilles qui pendaient en dessous. Comme il regardait ainsi, le soleil levant éclaira cette scène de ses rayons obliques et fit étinceler les cristaux de neige comme des grappes d’étoiles.
Pendant que le maître de maison s’adonnait à cette paisible occupation, ses gens allaient et venaient, vaquant en silence à leurs travaux. Aucune chanson ne s’élevait de la cuisine ; personne ne parlait à voix haute ; on n’entendait que des chuchotements. La porte principale était fermée. Devant, une barrière provisoire en bambous verts avait été construite, signe que le prince était prisonnier. Un ami de la famille, qui s’était porté caution pour le chef, donnait les ordres, et décidait qui pouvait entrer dans la résidence ou en sortir. Une profonde tristesse s’était répandue sur la maison, et son chef était le seul que l’appréhension ne fit pas trembler.
Au milieu de sa rêverie, un paravent s’écarta doucement derrière lui, et la princesse Beau-Visage, sa femme, entra dans l’appartement. Ses traits ne décelaient que trop le trouble de son âme. Elle s’avança vers son mari, s’affaissa sur le plancher, et, s’inclinant jusqu’à ce que son front touchât la natte, dit d’une voix émue :
« J’espère que mon seigneur se sent en bonne santé ? »
Le noble la regarda tendrement et répondit :
« Je vais bien, Beau-Visage. Pourquoi êtes-vous si triste ? »
La princesse réprima sa douleur et dit :
« Mon seigneur, quand vous êtes en danger, comment pourrais-je paraître heureuse ? »
Bien que touché par ces paroles, il ne laissa transparaître aucune émotion ; mais, l’invitant à s’approcher, il lui montra du doigt le poème qu’il venait d’écrire.
La princesse Beau-Visage le lut lentement, puis, levant les yeux vers son mari :
« Ah ! Monseigneur, dit-elle, vous vous attendez aux pires malheurs ? Kira est tout-puissant auprès du Shogun, et ses amis feront tous leurs efforts pour écraser la maison d’Ako.
- N’ayez crainte, Beau-Visage. Ma plus grande inquiétude est à votre endroit. Je sais ce qui se passe dans votre esprit. Vos actions vous ont trahie.
- Mes actions, mon seigneur ?
- Oui. Et, montrant le man-rio : Vous ne sauriez me tromper. Hier au soir, en soignant cette plante, vous vous êtes servie d’une de vos épingles à cheveux pour enlever une baie desséchée, et vous avez laissé sur le bord du vase ce petit instrument de toilette ; et, après, vous avez aussi laissé vos mouchoirs de papier. Ils y sont encore ce matin.
- Quel oubli de ma part ! Murmura-t-elle, en le contemplant d’un œil triste. Je pourrais tromper le monde entier plus facilement que vous ».
En prononçant ces mots, elle se pencha en avant, et, plaçant ses mains sur ses genoux, y appuya son visage. Le noble porta sur elle un regard plein de douleur et mit la main sur son épaule :
« Beau-Visage, lui dit-il, l’oiseau chassé de son nid trouve toujours quelque abri contre l’orage. Quoi qu’il arrive, je désire que vous accordiez une confiance aveugle à mon Premier Conseiller et que vous donniez à ses paroles le même crédit qu’aux miennes. Lorsque je succédai au rang et aux domaines de mon vénérable père, je me croyais plus sage que Grosse-Roche ; mais je découvris rapidement que je me trompais et j’appris à l’apprécier à sa juste valeur. C’est un homme qui vaut des millions, brave, honorable, fertile en ressources, patient dans les difficultés, bref, un véritable homme d’Etat.
- Homme d'Etat ! s'écria-t-elle. Ah, alors, que n'a-t-il détourné de nous ce danger ! Kira a été de la plus grande politesse envers Monseigneur Puits-de-la-Tortue. »
Monseigneur Champ-du-Matin ne lui fit point de reproches pour ce cri de femme et d'épouse. Il se contenta de répondre :
« Je suis certain que Grosse-Roche a fait son devoir. Si le malheur s'abat sur notre maison, ce ne sera ni de sa faute ni par négligence. C'est un miroir de fidélité. Je vous prie de ne pas oublier l'estime que j’ai pour lui. »
La princesse inclina la tête et étreignit son mari, sachant bien qu'elle aurait bientôt à se séparer de lui pour toujours. Monseigneur Champ-du-Matin s'efforça de lui donner du courage et quand elle fut un peu calmée, il la mena vers l'entrée de ses appartements, en lui disant :
« Beau-Visage, je vous enverrai chercher plus tard. Je le vois, vous avez passé une nuit sans sommeil. Couchez-vous et essayez de trouver quelque réconfort dans le repos. »

Elle entra en chancelant dans le corridor, et, se jetant sur le plancher, le salua avec des sanglots, comme si son cœur allait se briser. Madame Ile-du-Pin, sa première suivante, s'avança rapidement, ferma les paravents qui séparaient les chambres, et déroba ainsi aux yeux de son seigneur ce spectacle attendrissant.
Le noble retourna lentement à son pupitre, devant lequel il s'agenouilla, et resta absorbé dans ses pensées jusqu'à l'heure du Dragon . A ce moment, il fut dérangé dans ses réflexions par l'entrée du chevalier Communal, qui, se prosternant près de la porte, lui annonça l'arrivée des commissaires du Shogun.
Monseigneur Champ-du-Matin se leva et quitta son cabinet.
Le chevalier Communal, resté respectueusement appuyé sur les mains et les genoux jusqu'à ce que le prince eût passé devant lui, se leva alors à son tour, et le suivit. Arrivé à l’entrée principale du palais, le noble reçut ses visiteurs avec un salut emprunt de gravité. Il les conduisit dans la salle de réception, où ils s'assirent à la place d'honneur. Lui s'agenouilla sur les nattes, plus bas, en face d'eux.
Les commissaires ne lui parlèrent pas, ni ne lui rendirent son salut, car ils étaient là comme représentant le Shogun. Après un moment de silence, le plus vieux tira de son sein un document plié et le lui tendit en disant :
« Monseigneur Champ-du-Matin, nous avons ordre du Shogun de vous annoncer la décision du Conseil des Anciens pour avoir dégainé dans l'enceinte du château d'Oshiro. Nous vous invitons à lire sur le champ cette sentence et à l'exécuter. »

Le noble prit le papier d'un air grave, le porta avec respect à son front, en parcourut avec calme le contenu et dit en s'adressant aux commissaires :
« Ce décret me commande de me donner la mort, et m'annonce la confiscation de mes domaines et l'extinction du nom de ma famille. A tout, très respectueusement, je me soumets. »
Le commissaire en chef l'écouta avec un visage impassible et répondit :
« En ce cas, nous sommes prêts à être vos témoins. »
Monseigneur Champ-du-Matin n'avait jamais espéré un autre jugement. Il appela le chevalier Communal et le pria d'écarter des paravents qui cachaient une sorte de réduit ménagé dans la salle. Les commissaires virent alors les préparatifs que nécessitait cette cérémonie solennelle. Le prince s'avança jusqu'à cet endroit, et, retirant ses vêtements de dessus, laissa voir le costume blanc appelé shiromoukou, que l'on porte dans les deuils et aux sacrifices rituels; puis il s'assit sur les épaisses nattes, et fit signe au chevalier Communal d'appeler le chevalier Pur. Lorsque celui-ci fut entré, se fut incliné et eut pris place derrière son chef, Monseigneur Champ-du-Matin dit aux commissaires :
- Avec votre permission, je vais donner mes dernières instructions à mes conseillers. »

Personne ne s'y opposant, il pria le chevalier Communal de s'approcher de lui. Alors il lui indiqua une boîte en bois de pin blanc placée sur un sambo de même matière, et lui dit quelques mots à l'oreille, tout en tirant de son sein une lettre qu'il lui remit. Le samuraï l'écouta avec la plus profonde attention. Lorsque son seigneur eut fini de parler, il le salua révérencieusement, et se retira vers la gauche.

C'était véritablement une scène émouvante. Au centre du groupe se tenait le noble, à genoux, calme et résolu ; devant lui les commissaires siégeant sévères et froids, et derrière lui les fidèles samuraïs prosternés, prêts à rendre à leur chef les derniers devoirs.

Au dehors tout était tranquille ; une légère couche de neige couvrait le sol. Au dedans régnait un silence de mort ; les vassaux serraient les dents et leurs doigts se crispaient de désespoir, de leurs lèvres aucun son ne s'échappait.

Monseigneur Champ-du-Matin contempla, par les paravents entrouverts, le beau spectacle qui s'étendait au dehors ; et lui adressant un muet adieu, il avança la main d'un air calme vers le poignard placé à sa droite.


Dans l'après-midi du même jour, une procession funèbre se dirigeait vers le cimetière du temple de la Colline du Printemps dans un faubourg au sud de Edo. Au centre du cortège se trouvait une litière fermée contenant le cadavre du prince d'Ako, porté à sa dernière demeure au milieu des larmes, des gémissements et des prières de plusieurs milliers de personnes
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