fideles-ronins

Comment meurt un Daimyo

Extrait du livre Les fidèles ronins

Le man-rio (plante-aux-dix-mille-baies-d’or)
croît et s’embellit sous les neiges de l’hiver.
L’injustice envers son seigneur révèle et
augmente le dévouement d’un samurai.

Ainsi écrivait le prince d’Ako, un beau matin de décembre, deux semaines après sa rencontre avec Kira. Le noble, revêtu de son costume officiel, était dans son cabinet, agenouillé devant une table à écrire, et occupé à faire des vers. Sa physionomie ne trahissait aucune inquiétude au sujet de la décision encore pendante du Conseil des Anciens. Sur le pupitre se trouvaient quelques volumes de poésie, un bâton d’encre marqué à ses armoiries : des plumes de faucon croisées et enfermées dans un cercle, quelques pinceaux sur un porte-pinceaux de laque et un petit vase de métal émaillé contenant l’eau avec laquelle il humectait son encre.
Il tenait d’une main ferme le souple manche de bambou du pinceau à écrire, et formait les caractères d’un mouvement rapide. Quand il eut fini son poème, il tourna la tête et jeta un regard sur la véranda où se trouvait, dans un pot de porcelaine, l’objet de son inspiration, un pied de la plante appelée man-rio, sur ses luisantes feuilles vertes s’était accumulée de la neige la nuit précédente, formant un charmant contraste avec les bouquets de baies vermeilles qui pendaient en dessous. Comme il regardait ainsi, le soleil levant éclaira cette scène de ses rayons obliques et fit étinceler les cristaux de neige comme des grappes d’étoiles.
Pendant que le maître de maison s’adonnait à cette paisible occupation, ses gens allaient et venaient, vaquant en silence à leurs travaux. Aucune chanson ne s’élevait de la cuisine ; personne ne parlait à voix haute ; on n’entendait que des chuchotements. La porte principale était fermée. Devant, une barrière provisoire en bambous verts avait été construite, signe que le prince était prisonnier. Un ami de la famille, qui s’était porté caution pour le chef, donnait les ordres, et décidait qui pouvait entrer dans la résidence ou en sortir. Une profonde tristesse s’était répandue sur la maison, et son chef était le seul que l’appréhension ne fit pas trembler.
Au milieu de sa rêverie, un paravent s’écarta doucement derrière lui, et la princesse Beau-Visage, sa femme, entra dans l’appartement. Ses traits ne décelaient que trop le trouble de son âme. Elle s’avança vers son mari, s’affaissa sur le plancher, et, s’inclinant jusqu’à ce que son front touchât la natte, dit d’une voix émue :
«  J’espère que mon seigneur se sent en bonne santé ? »
Le noble la regarda tendrement et répondit :
«  Je vais bien, Beau-Visage. Pourquoi êtes-vous si triste ? »
La princesse réprima sa douleur et dit :
«  Mon seigneur, quand vous êtes en danger, comment pourrais-je paraître heureuse ? »
Bien que touché par ces paroles, il ne laissa transparaître aucune émotion ; mais, l’invitant à s’approcher, il lui montra du doigt le poème qu’il venait d’écrire.
La princesse Beau-Visage le lut lentement, puis, levant les yeux vers son mari :
«  Ah ! Monseigneur, dit-elle, vous vous attendez aux pires malheurs ? Kira est tout-puissant auprès du Shogun, et ses amis feront tous leurs efforts pour écraser la maison d’Ako.
- N’ayez crainte, Beau-Visage. Ma plus grande inquiétude est à votre endroit. Je sais ce qui se passe dans votre esprit. Vos actions vous ont trahie.
- Mes actions, mon seigneur ?
- Oui. Et, montrant le man-rio : Vous ne sauriez me tromper. Hier au soir, en soignant cette plante, vous vous êtes servie d’une de vos épingles à cheveux pour enlever une baie desséchée, et vous avez laissé sur le bord du vase ce petit instrument de toilette ; et, après, vous avez aussi laissé vos mouchoirs de papier. Ils y sont encore ce matin.
- Quel oubli de ma part ! murmura-t-elle, en le contemplant d’un œil triste.  Je pourrais tromper le monde entier plus facilement que vous ».
En prononçant ces mots, elle se pencha en avant, et, plaçant ses mains sur ses genoux, y appuya son visage. Le noble porta sur elle un regard plein de douleur et mit la main sur son épaule :
« Beau-Visage, lui dit-il, l’oiseau chassé de son nid trouve toujours quelque abri contre l’orage. Quoi qu’il arrive, je désire que vous accordiez une confiance aveugle à mon Premier Conseiller et que vous donniez à ses paroles le même crédit qu’aux miennes. Lorsque je succédai au rang et aux domaines de mon vénérable père, je me croyais plus sage que Grosse-Roche ; mais je découvris rapidement que je me trompais et j’appris à l’apprécier à sa juste valeur. C’est un homme qui vaut des millions, brave, honorable, fertile en ressources, patient dans les difficultés, bref, un véritable homme d’Etat.
- Homme d’Etat ! s’écria-t-elle. Ah, alors, que n’a-t-il détourné de nous ce danger ! Kira a été de la plus grande politesse envers Monseigneur Puits-de-la-Tortue. »
Monseigneur Champ-du-Matin ne lui fit point de reproches pour ce cri de femme et d’épouse. Il se contenta de répondre :
« Je suis certain que Grosse-Roche a fait son devoir. Si le malheur s’abat sur notre maison, ce ne sera ni de sa faute ni par négligence. C’est un miroir de fidélité. Je vous prie de ne pas oublier l’estime que j’ai pour lui. »
La princesse inclina la tête et étreignit son mari, sachant bien qu’elle aurait bientôt à se séparer de lui pour toujours.

Extrait du livre Les fidèles ronins  de Tamenaga Shounsoui

 

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