Le gouvernement des divas

Le gouvernement des divas : extrait

Quand Zaccaria eut prononcé la phrase finale « Servendo a Jeovha sarai de’regi il Re », malgré la puissance implacable de la basse, l’on entendait encore vibrer la voix d’Abigaille. Elle restait comme une empreinte indélébile dans le cœur des spectateurs qui restaient figés, silencieux. Puis la salle sembla bondir comme un monstre difforme. Les applaudissements retentirent, enflèrent, firent vibrer les murs du palais Garnier. On eut dit un coup de tonnerre qui n’en finissait pas, qui n’en finirait pas. Des voix lançaient des « Bravo Madame ! », « Bravissimo Madame ! » que les battements de mains effrénés ne pouvaient couvrir et les ovations « Madame ! Madame ! » se prolongèrent jusqu’à ce qu’elle revienne sur scène pour la cinquième fois.

Elle était émue aux larmes comme chaque fois mais ce jour-là, la ferveur du public était telle qu’elle en eut presque peur. Des « bis » martelés par cette foule faisaient battre son cœur avec une violence inouïe et elle jeta un regard inquiet au chef d’orchestre. Elle ne voulait pas rechanter cette mort splendide. C’eût été trop pour elle. Chaque fois qu’elle arrivait au moment de commencer « sur moi… mourante… inanimée… que descende ton pardon », elle était déjà épuisée par l’énormité de son personnage et elle devait faire un effort démesuré pour ne pas s’enfuir quand le chœur finissait « L’immenso Jeovha ».

Le chef la regarda, lui souriant d’un air admiratif et affectueux. Elle comprit qu’ils n’allaient pas « bisser » ce morceau mais qu’il attendait d’elle un signal. Elle se pencha vers la fosse d’orchestre. Elle entendit soudain le grondement du public en liesse comme s’il s’agissait d’un bruit venant d’ailleurs, d’un monde séparé d’elle. Elle avait pris sa décision. Elle était elle-même surprise par son choix, complètement décalé du contexte. Elle eut le sentiment de murmurer et de crier en même temps : « Panis Angelicus ». Le chef marqua un temps d’hésitation puis passa la consigne. Il y eut un mouvement traduisant l’étonnement dans l’orchestre. Elle pensa alors à la partition. Ils n’avaient pas la partition à disposition. C’est alors que le chœur sembla se déchirer, une jeune femme courait vers les coulisses.

Le chef prit la parole et remercia le public tout en demandant un peu de patience. Il y eut un silence soudain, inconcevable quelques secondes auparavant. Yukiko, la jeune choriste, réapparut après quelques minutes qui parurent des heures à Madame pendant lesquelles on aurait entendu voler les mouches. Les gens semblaient plus recueillis qu’étonnés. La confiance qu’ils avaient en Madame les faisait se préparer à un événement extraordinaire. Les partitions voletèrent dans la fosse d’orchestre. Madame n’en avait pas besoin. Elle avait chanté cette œuvre si souvent. Elle s’avança jusqu’au bord de la scène et salua le public, et dit simplement : « De César Franck, Panis Angelicus. »

On aurait pu s’attendre à la reprise des applaudissements mais le public resta silencieux. Madame se demanda si c’était l’effet de la surprise ou de la déception. Elle n’eut pas le temps d’y réfléchir, le chef venait de frapper avec sa baguette sur son pupitre.

Les flûtes traversières commencèrent puis la voix s’éleva, prit possession de tout l’espace, s’insinua dans chaque conscience, et pénétra les chairs. Madame avait l’impression que ce n’était pas elle qui chantait. Elle fut soudain troublée par un mouvement dans la salle et mit quelques secondes à comprendre que les auditeurs s’étaient levés et écoutaient debout. Elle ressentit soudain une peur dont elle croyait s’être débarrassée, la peur de ne pas être à la hauteur des attentes qu’elle avait suscitées.

Quand sa voix s’éteignit, elle pensa ne pas être allée jusqu’au bout du morceau. Un silence qui lui parut interminable laissa place à des applaudissements diffus qui gonflèrent progressivement et se déchaînèrent. Elle n’osait pas regarder. Elle restait immobile les yeux mi-clos. Elle essuya des larmes sur ses joues, et posa son regard sur le chef d’orchestre. Elle fut alors prise d’un sanglot en constatant que le vieil homme laissait couler les siennes. Et elle entendit derrière elle des cris de bonheur qui venaient du chœur, puis ceux des musiciens en dessous d’elle. C’est alors qu’elle prit vraiment conscience de l’énorme émotion qui étreignait le public.

Les applaudissements durèrent longtemps et elle resta là, pétrifiée, incapable de prendre la décision de rejoindre les coulisses, saluant longuement en cherchant au fond d’elle-même le plus profond sentiment d’humilité. Elle vit des gens s’embrasser dans la salle puis la décision vint de la régie et le rideau se ferma. Alors, pouvant enfin lâcher, elle s’évanouit…

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