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La tradition bouddhiste est comme un vaste océan

Extrait du livre Les lumières et l’illumination

« Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité à se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir sans la conduite d’un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. »
C’est en ce sens également qu’il faut comprendre le mot bodhi : dans la tradition bouddhiste ce terme indique le sommet au bout du chemin de la libération de l’ignorance, chemin que l’homme est en mesure de se construire pour lui même puis de suivre. Bodhi, littéralement éveil, indique pour la raison la sortie du sommeil, et parallèlement, indique que cette sortie est possible pour tout homme, sans que soit nécessaire l’intervention d’une quelconque puissance extérieure et supérieure, sans que soit nécessaire une « illumination » venue de l’extérieur et du haut. Une autre raison rend le terme « éveil » préférable à « illumination » : « éveil » marque le commencement d’un processus d’éclaircissement virtuellement sans limite ; il n’évoque pas une clarification statique advenue entièrement une fois pour toute. De même que découvrir l’autonomie de la pensée n’est pas contemporain de son utilisation effective, de même découvrir notre « bouddhité » – notre capacité à l’éveil – ne coïncide pas sur-le-champ avec l’illumination qui en découle. Quoi qu’il en soit, pour le Bouddha comme pour Kant, ce qui est fondamental  c’est l’autonomie de la raison agissante .

Après ces précisions terminologiques et conceptuelles, il nous faut nous intéresser aux critiques qui peuvent être formulées à l’encontre des Lumières, perçues comme revendication pour une primauté de la raison autonome. Laissons de côté les critiques issues de la culture traditionaliste ainsi que celles agitées par le néo-conservatisme, toutes trop pleines de préjugés, et tournons notre attention vers la critique plus pertinente et mieux connue qu’en ont faite au XXe siècle Adorno et Horkheimer dans leur très célèbre essai Dialectique de la raison.  Interpréter cet essai comme une attaque contre la raison tout court   serait une maladresse, le fruit d’une inculture réactionnaire. Certes les auteurs soutiennent que « la raison constitue l’instance d’un penser calculateur qui organise le monde en vue de la conservation de soi et ne reconnaît d’autres fonctions que celles de la préparation de l’objet  à partir du simple matériel sensoriel, pour en faire le matériel de l’asservissement » , cependant cet usage calculant, instrumental et utilitaire de la raison est perçu comme une forme de dégradation  de la raison. En réalité les deux francfortois savent parfaitement que « la raison en tant que moi transcendantal supra-individuel implique l’idée d’une vie sociale libre pour les hommes, dans laquelle ils s’organisent en sujet universel et dépassent le conflit entre raison pure et raison empirique, dans la solidarité consciente qui les lie tous»  et par ailleurs que la critique de les lumières en tant que mouvement exaltant la raison instrumentale ne coïncide en rien avec la critique de la raison telle que la présentait avant eux Hegel qui avait dénoncé comment « l’utilité est le concept fondamental de l’éclaircissement » mais qui avait d’autre part soutenu que « la raison est la certitude de la conscience d’être toute réalité » . A la lumière de l’irréfutabilité de cette dernière affirmation, le fait même d’établir une différenciation, comme le font Adorno et Horkheimer, entre raison en tant que « pensée calculante » et raison en tant que « moi transcendantal et supra-individuel » apparaît inévitablement comme résultant du travail de la raison. En effet cette critique n’est rien d’autre qu’un mouvement autocritique de la raison : en dénonçant les dégénérescences de la raison qui génèrent les monstres de la « totalité administrative », les deux francfortois non seulement ne critiquent pas la fonction de la raison, mais ils en accroissent même la puissance, du fait que cette dénonciation -comme toute autre- ne peut être que le résultat du travail de la raison. Ces observations, qui ont trait à une articulation particulière de la pensée contemporaine, conduisent généralement à la nécessité d’admettre un fait des plus évidents : celui qui critique la raison, même de la façon la plus radicale qui soit, est contraint pour élaborer et développer ses critiques à faire confiance à la raison. En d’autres termes : les limites de la raison ne peuvent être mises en place que par  la raison elle-même. Et même si l’on souhaitait établir une puissance qui serait externe et supérieure à la pensée humaine, ceci ne serait possible qu’en concevant l’idée d’une telle puissance, c’est à dire en se référant une fois de plus à un contenu de la pensée humaine.

Extrait du livre Les lumières et l’illumination de Giangiorgio Pasqualotto

 

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