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Le ballet des âmes

Extrait du livre Lhassa, Osaka, essendilène

Ils avaient repris le rythme de la veille, de l’avant-veille et des jours précédents. Elle n’éprouvait plus rien, s’agrippant de temps à autre au yack qu’elle ne quittait pas depuis le début et qui était en fait le seul être qui la rassurait un peu. Il semblait marcher en toute tranquillité, calme et serein, ne faisait jamais un faux pas, ne paraissait jamais être en difficulté et ne changeait jamais de cadence. Quand le sentier devenait plus escarpé, ou quand il disparaissait complètement, l’animal gardait sa placidité. Il lui faisait l’impression que fait un bon professionnel quand il entreprend un travail impossible pour l’amateur. Il rendait la chose possible. Elle avait pensé qu’ils arriveraient le lendemain ou le surlendemain. Elle s’aperçut qu’elle avait tenu le compte des jours depuis leur départ, et se basant sur la prévision qu’avait faite le guide au moment où ils s’étaient accordés, celle d’un voyage de trois semaines, elle s’attendait à présent à arriver d’un moment à l’autre. Trois jours plus tard, elle avait cessé de compter les jours. La nourriture commençait à manquer, le guide se montrait nerveux et hésitant. Ils s’arrêtèrent à plusieurs reprises pendant qu’il scrutait le paysage. Elle s’inquiéta, lui demanda ce qui se passait. Il ne répondit pas. Elle jeta un coup d’œil aux hommes qui l’entouraient. Ils avaient tous un regard résigné avec une lueur d’entêtement et une expression de peur manifeste. Le guide sembla prendre une décision et la caravane reprit sa marche sur une pente assez dure. Le vent faisait voler la neige, créant un rideau blanc parfaitement opaque. A plusieurs reprises, le guide arrêta le groupe pour sonder l’espace dans lequel il s’avançait. Marie-Ko vit le signe de redémarrage de la colonne. Elle repartit d’une ferme intention et d’un pied imperceptible.
Elle avait l’impression de ne plus toucher terre. Ils firent quelques dizaines de mètres puis s’immobilisèrent à nouveau. Le guide dit brièvement qu’il était trop dangereux de continuer à progresser sans aucune visibilité alors qu’ils étaient probablement en train de longer une falaise surplombant un vide de plusieurs centaines de mètres. Il dit se souvenir de ce passage. A partir de là, le sentier ne faisait pas plus d’un mètre de large avec, d’un côté la paroi de glace et de l’autre, le précipice. Les risques de glissades étaient déjà très importants avec une bonne visibilité mais, dans les conditions actuelles, ils n’avaient aucune chance. Marie-Ko fut soudain prise de panique à l’idée de rester là, pendant un temps indéterminé, sans pouvoir bouger si ce n’est au risque de sentir le vide s’ouvrir sous ses pieds avant de l’avoir vu. Mais le guide était ferme. On n’avancerait pas dans de telles conditions. Ils mirent en place le campement, comme pour la nuit. Marie-Ko s’endormit dès qu’elle fut dans son sac de couchage. Elle fut réveillée par des cris. Elle comprit bien vite qu’ils avaient perdu leurs bêtes de somme. Ils n’avaient aucun moyen de les attacher, et les hommes trop fatigués pour les tenir s’étaient endormis. Les yacks livrés à eux-mêmes étaient partis, emportant un peu de matériel que les hommes exténués avaient négligé de décharger. Ils étaient tous tellement las que cela n’entraîna que peu de réactions dans le groupe. Le lendemain, au moment de partir, il fallut charger sur le dos des hommes une partie de ce que, désormais, les animaux ne porteraient plus et abandonner le reste. La marche reprit, rendue encore plus pénible par l’absence des bêtes et de leur pas tranquille. Ils s’enfoncèrent peu à peu dans la neige, prirent des sentiers qu’ils ne virent pas, passèrent des journées sans manger, sans parler, se sentirent mille fois morts, apprirent à ne ressentir leur vie qu’au travers de la souffrance qui s’épuisait elle-même peu à peu. La montagne les absorba. Ils ne comprirent pas qu’ils étaient en train de disparaître tant les douleurs du corps, la fatigue morale et l’extinction de l’espoir de parvenir au but avaient effacé en eux toute capacité à penser. Marie-Ko perçut qu’ils faisaient leur dernier bivouac. Elle n’aurait pas la force de repartir et eux non plus. La nourriture était rationnée depuis trop longtemps. Ils manquaient de tout. Les plaquettes de méthane pour allumer le feu étaient terminées. Elle tira la fermeture de son sac de couchage comme on ferme son cercueil. Elle se rendit compte alors qu’ils n’avaient pas échangé un mot depuis plusieurs jours, ni elle avec les hommes, ni les hommes entre eux.

Extrait du livre Lhassa, Osaka, Essendilène d’André Cognard

 

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