corps-philosophe

Mon Maître m’a donné un sabre

Extrait du livre Le corps philosophe

Chaque individu est dévolu à une tâche et la mienne est aujourd’hui de dire ce que plus de trente années de pratique et la fréquentation assidue et intense d’un authentique maître d’aikido peuvent réveiller dans une conscience d’homme. Je ne veux cependant pas généraliser et prétendre que l’aikido mènerait qui que ce soit à ce type d’introspection ou qu’il y soit indispensable mais seulement témoigner de la manière dont il peut conduire tout être doué de raison et d’un minimum d’intelligence à s’interroger sur un thème vieux comme le monde et que l’on pourrait résumer à cette simple question : « Qui suis-je ? ».

Je veux raconter comment cette interrogation grandit au cours de la pratique, change de résonance, se fait de plus en plus pressante et évolue jusqu’au point où la réponse devient tout autant que la question, indispensable à la survie. Celle-ci prend alors la forme complexe de « qu’est-ce que l’univers ? » et impose, de ce fait, un engagement philosophique. Dans le même temps, la réponse commence à poindre, plus déroutante encore que la question elle-même, et elle est quasi simpliste, s’exprimant dans un « je suis moi ». Ce moi palpable, perceptible, accessible, dément tous les « moi » superficiels, tous les « moi » connus, fait table rase de tous les jugements et avorte toutes les projections de soi dans une éventuelle transformation. Il rend caduque tous les regards qui se portent sur lui, toutes les idées qu’on a pu s’en faire. Il est dans le présent de l’homme conscient, et ceci sans que sa conscience ne puisse le saisir, si ce n’est sous une forme décalée, multiple, complexe, en mouvement, et laissant toute idée acquise exsangue et toute conception mentale obsolète.
Je n’ai pas renoncé devant une telle difficulté mais les quelques centaines de pages qui suivent resteront insuffisantes pour dire ce qu’a été la recherche, pour raconter les milliers d’expérimentations dans le dojo, la douleur, la sueur, la solidarité et le plaisir qui furent nécessaires pour encercler ce curieux espace où se tient la vie, le moi inné, le vide séparé du vide par rien, le sujet qui s’extériorise sous la forme d’un phénomène conscient au risque d’être pris pour un objet, y compris même par ce phénomène conscient qui devrait pourtant être l’espace créé de « lui-même vivant ».

Mon maître m’a donné un sabre et m’a appris à m’en servir. Ce sabre et son usage m’ont donné la liberté de faire jaillir ce moi en moi, envers et contre tout. Et l’histoire que je vais raconter est avant tout celle du devoir spirituel. Je veux dire comment ume no tachi m’a montré les fractures de l’espace et du temps, comment take no tachi m’a révélé les mouvements incontrôlés de la conscience et ses relations ignorées d’elle-même avec des entités extérieures qu’elle ne sait pas reconnaître, comment matsu no tachi m’a permis de saisir l’importance de la mémoire, comment eux tous m’ont mis devant l’évidence de la prodigieuse intelligence du corps.

Extrait du livre Le corps philosophe d’André Cognard

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